Jeanne d’Arc en quête du public carolo
C’est le dimanche 1e mars qu’a eu lieu leur premier filage. Eux, c’est la Troupe Nect’Art de la Ruche Théâtre Royal. Ce qu’ils répètent ? Un classique sauce marcinelloise : Jeanne d’Arc. Telle une petite souris, Divertiscènes a pu assister à l’effervescence de la Ruche : entre léger stress et excitation avant de se parer pour filer (du bon coton), tous se concentrent. Le coup d’envoi aura lieu le 19 mars et se terminera le 29. Coup de projo.
On connaît tous l’histoire de Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans partie bouter les anglais hors de France.
Que ce soit vaguement ou en précision, elle figure parmi les personnages historiques emblématiques de l’histoire de France, et in fine, son destin touche presqu’à une épopée romanesque dont l’aspect présupposé divin a su renforcer l’imaginaire collectif.
Récupérée par certains, adulée par d’autres, elle aura intrigué au tant qu’elle fascine (encore).
Son histoire aura parcouru les époques, jusqu’aux moults adaptations, que ce soit au cinéma (Luc Besson) ou encore au théâtre (comme en été 2025 à Villers-la-Ville).
Cette fois, c’est au tour de la Ruche Théâtre Royal de s’y atteler. Thierry Pirion en signe l’adaptation, en se basant sur l’oeuvre de Schaw (même auteur que « Pygmalion ») : un sacré pari, tant au niveau de la quantité de travail que des besoins en costumes, décors, etc… Ici, tout est « fait maison » : une équipe décor travaille d’arrache-pied à l’habillage scénographique, les costumes quant à eux doivent être dénichés, bricolés, achetés, loués. C’est un petit essaim qui s’agite à J-18.
Revenons donc au filage. Sur scène et aux alentours c’est une équipe d’amateurs engagés et solidaires qui se préparent donc : dernières relectures, questions au metteur en scène, réajustements. C’est parti.
Face à eux, Thierry, leur metteur en scène, les accompagne avec un regard bienveillant et une certaine liberté offerte aux comédiens.
Il y a une ambiance collective positive et joyeuse malgré le stress qui monte.
On peut y lire en filigrane quelques critiques de la société (sans sombrer dans la moralisation), comme par exemple, la taquinerie vis-à-vis des platistes (personnes persuadées que la terre est plate), clin d’œil drôle quant à certains débordements de notre époque, disons-le, quant à certains obscurantismes modernes. On y lit aussi, une opposition (en tout cas une confrontation), entre le monde laïque et celui de la religion trop pesante. On retrouve les conflits croisés de l’époque entre l’Eglise et l’Etat ou encore le contexte géopolitique bancal des terres arrachées.
Qui est Jeanne ?
Jeanne est ici loin du cliché de la femme fragile, blonde et frêle. Adélaïde y incarne une Jeanne de caractère, typée latino, avec un sens aigu de l’amitié, de la fidélité et de l’engagement.
Si Jeanne avait des hallucinations, elle est campée ici de manière plutôt ancrée, sensible sans être fragile et avec une volonté farouche de « bien faire et faire bien ».
Critiquée, condamnée, elle sera cataloguée de sorcière, d’hérétique. Son sort est déterminé par les puissants.
Un filage ?
Evidemment, quel filage ne comporte pas des maladresses (c’est une étape de travail), ce fut le cas, mais à nul douter que les abeilles de la Ruche auront su colmater les « petites alvéoles trouées ». D’ailleurs, qu’est-ce qu’un filage ? Il s’agit d’une étape de travail dans le processus de création d’un spectacle, qui consiste à tracer l’ensemble de la pièce (de A à Z), sans brochure, avec les premiers éléments de costumes, d’accessoires, etc… En somme, il s’agit de se projeter une première fois dans la continuité d’un spectacle, sans s’arrêter.
Une étape qui n’est jamais évidente, même chez les plus grands professionnels, mais qui n’en reste pas moins jouissive puisqu’il s’agit de « voir une première version du bébé ».
En fin de filage, Thierry effectue les retours : quelques coups encore à mettre sur la mémoire, attention aux déplacements, …
Avec lui, une équipe intergénérationnelle : Timéo a 18 ans, et joue aux côtés de Philippe, 73 ans.
En tout, c’est pas moins de 14 comédiens (15 avec Max, le chien mascotte) qui s’allient pour une aventure qui peut ressembler à une croisade tellement le pari est grand, et l’équipage, lui est diversifié : certains viennent de l’Impro et sont aguerris (comme Christophe Dethier), d’autres sont novices, d’autres amateurs confirmés, il y a aussi une partie de l’équipe décor qui monte sur scène en tant que figurants ou petits rôles, ou encore des musiciens qui s’adonnent pour la première fois à l’exercice théâtral. Bon amusement à eux tous !
Parmi les novices, on pense à Christophe, arrivé là « par le biais de sa fille », et Philippe, habituellement en charge des décors, tous deux sont sur scène pour la première fois : et cela s’applaudit.
Une histoire actuelle ?
Le bûcher est aujourd’hui social. On ne perd plus la vie mais on réduit la parole, ou en tout cas on se réduit (par peur d’être mal perçu, d’être catalogué). Les réseaux offrent un tribunal virtuel, un monde parallèle où les lois s’inscrivent dans un cadre changeant (entre bien pensance de masse, modes de pensées et algorithmes). Le courroux existe toujours, mais autrement, à chacun à y prendre garde.
Jeanne est définitivement un exemple de force intérieure, d’une conviction profonde qui se traduit par un combat concret.
C’est là aussi où est le charisme : dans la force libre, celle qui avance avec une cause plus haute que soi-même.
La troupe s’est lancé un pari pas évident : la pièce est longue, le texte est imposant. A ne pas douter que la scène du procès soit la scène centrale.
Jeanne d’Arc, de Bernard Shaw, mis en scène par Thierry Piron, est à voir à la Ruche Théâtre Royal jusqu’au 29 mars.
Infos et réservations : www.laruchetheatre.be