Incursions dans l’univers de Benoit Bastin et Barbara Geraci
"Les œuvres de 𝐁𝐞𝐧𝐨𝐢𝐭 𝐁𝐚𝐬𝐭𝐢𝐧 et de 𝐁𝐚𝐫𝐛𝐚𝐫𝐚 𝐆𝐞𝐫𝐚𝐜𝐢 se modèlent, s’écrivent, se dessinent à partir de leur environnement direct, celui proche du foyer, du lieu de travail, de l’atelier, des histoires qui se racontent en famille, du musée aussi, de tout ce qui construit une vie sans que nous y portions un regard attentif", nous apprend le Guide de la Visite, écrit par la scénographe Adèle Santocono.
Intrigué par cette proposition, Sixmille est parti faire une incursion dans l'univers des deux artistes au travers d'une interview croisée. Leur exposition commune se tiendra de mars à juin 2025 au Musée des Beaux-Arts de Charleroi.
Benoit, Barbara, votre exposition commune démarre dès ce 22 mars pour une durée de trois mois. Comment vivez-vous ces derniers jours de préparatifs ?
Benoit Bastin (BB) : C’est la dernière ligne droite, nous installons les dernières pièces, tout est déjà bien monté, et on commence à arriver au résultat final.
Barbara Geraci (BG) : C’est un rythme soutenu, ce sont des longues journées. Un petit peu de stress par rapport à l’inattendu mais en même temps, ça prend forme et j’en suis très heureuse. Ça fait déjà un peu plus de deux ans que nous sommes concentrés sur cette expo ! Ce qui est magique pour le moment, c’est que tout prend forme : les idées que nous avions en tête se matérialisent enfin. Jusqu’au bout, il y a des choses que nous ne maîtrisons pas entièrement. On se demande si ça va fonctionner et puis, au final, nous trouvons la clé, et ça fonctionne dans la scénographie.
BB : La scéno est très précise, ce qui est une facilité pour nous en tant qu’artistes. Le fait d’habiter près de Charleroi m’a permis de me rendre facilement au Musée des Beaux-Arts pour imager certaines pièces. J’ai proposé plusieurs pièces in situ, en rapport direct avec le lieu de l’exposition. Il était donc important d’être présent régulièrement dans l’espace.
A quoi les visiteurs doivent-ils s’attendre ?
BB : à l’exposition la plus automnale de ce printemps ! Nous souhaitons que l’expo touche nos personnes proches, car nous parlons de choses qui sont proches de nous. Il y a une petite pression supplémentaire d’avoir un public différent de celui que je pourrais avoir à Liège ou à Tournai, par exemple. Ce sont des gens du territoire, proches de ce qu’on raconte, qui vont venir visiter l’exposition !
BG : Il est toujours difficile de savoir comment l’exposition va être reçue. Ce qui est différent de l’habitude, c’est que nous exposons dans notre ville natale, Charleroi, dans laquelle nous avons grandi, même si je vis actuellement à Bruxelles. J’ai l’impression que cette dimension locale touchera davantage les gens. J’espère que le fait que nous venons d’ici se ressentira auprès des spectateurs. J’espère qu’il y aura ce côté intime, proche des gens et que ça aura un écho plus profond chez les spectateurs.
BB : Le titre de l’exposition est Incursions ou la persistance de l’ordinaire. Ce n’est pas juste une exposition de Barbara et moi, c’est tout un univers qui rentre au Musée, les visiteurs de l’exposition auront l’occasion d’entrer dans cette incursion, dans cette brèche que nous avons ouverte dans le Musée.
Est-ce qu’exposer au MBA de Charleroi a une saveur particulière pour vous ?
BB : Bien sûr ! Il se fait que nous avons travaillé avec la collection permanente du Musée pour élaborer certaines pièces de l’exposition.
BG : Nous avons alors pu imaginer des échos avec ces œuvres et avec l’histoire de Charleroi. A titre personnel, c’est la première fois que j’expose dans un Musée de cette envergure. C’est différent d’une galerie ou d’un centre d’art, car avec la collection permanente, cela crée deux histoires, deux époques qui s’inscrivent l’une dans l’autre.
Benoit, peux-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours et ce qui t’a amené jusqu’ici ?
BB : Je suis né dans la région de Charleroi et je vis toujours ici, à Leernes. Au plus loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu m’orienter vers les arts plastiques. J’ai alors mis les moyens pour y parvenir, en passant par des humanités artistiques à l’Ecole Sainte-Anne à Gosselies. Je tiens au passage à faire un clin d'œil à l’un de mes anciens professeurs de Sainte-Anne, devenu ami par la suite : le plasticien-designer Olivier Colassin, avec qui je travaille régulièrement. J’ai enchaîné avec l’Académie des Beaux-Arts à Tournai, dans l'atelier de Laurence Dervaux, qui m’a permis de m’inscrire dans des pratiques pluridisciplinaires.
Par la suite, j’ai été lauréat du Prix du Hainaut des Arts Plastiques en 2019 avec le projet "Faire Tapisserie" ainsi que du prix Sofam à Médiatine en 2023 et de prix du public au Prix Jeune Sculpture de la FWB au Centre Wallon d’Art Contemporain à Flémalle, toujours en 2023. Récemment, j’ai reçu une mention au Prix de la Commission des Arts Wallons.
Faire tapisserie, 2019, Textiles, agraphes 420x360cm ( détail )
BB : L’étincelle qui a conduit à cette exposition est venue d’un marchand d’art dont le bureau se situait dans l’ancien Consulat d’Italie de Charleroi (devenu l’Alba). Quentin Desmedt, qui nous a malheureusement quittés fin 2022, m’a donné la possibilité d’exposer dans ses locaux. Cette opportunité m’a permis de rencontrer Eve Delplanque, juste avant qu’elle ne devienne directrice du MBA. Nous avons ainsi noué un premier contact. Ensuite, Adèle Santocono, responsable du secteur des Arts plastiques de la province de Hainaut, est intervenue pour imaginer une exposition à venir en pensant que l’univers de Barbara et le mien pouvaient matcher. Ces différents enchaînements ont abouti au résultat qui pourra être découvert vendredi 21 mars lors du vernissage.
Une autre personne-clé dans ton parcours, c’est Marcelle. Tu sais nous en dire un mot ?
BB : Il s’agit de ma grand-mère. Ma relation avec elle a été l’un des points de départ dans mon travail artistique. Pas tant parce qu’elle est ma grand-mère, mais plutôt pour tout ce qu’elle représente. J’ai un travail qui est en partie biographique : je parle des gens qui m’entourent. Et elle fait partie de mon socle familial. Je me suis intéressé à tout ce qui tournait autour d’elle : son paysage, son contexte, sa maison, sa vie, les tenants et aboutissants de ce pourquoi elle est là, ce qu’elle représente dans la société. Elle a terriblement envie de venir voir l’exposition. Je lui ai dit que je voulais bien lui faire faire une visite avant tout le monde, mais je pense qu’elle a plutôt envie de venir au vernissage!
Comme on a dit (détail), photographie, dimensions variables, 2024
Quant à toi, Barbara, peux-tu présenter ton parcours à nos lecteurs ?
BG : Je suis originaire de la région de Charleroi, de parents passionnés d’arts qui ont transmis cette passion à leurs enfants. Ma sœur est comédienne, tandis que je me suis orientée vers les arts plastiques, même si j’ai démarré par du théâtre durant ma scolarité. J’ai poursuivi mes études à Mons, section peinture à Arts². J’ai poursuivi par un Master en arts du spectacle à l’ULB, des études plus théoriques qui m’ont beaucoup aidées à approfondir mon rapport au geste, à la parole. J’ai eu l’occasion de faire plusieurs stages dans des compagnies de danse. Cette expérience m’a permis de rencontrer Frauke Mariën, que vous pourrez voir dans l’une des vidéos de l’exposition ; danseuse avec qui je travaille régulièrement depuis. J’ai écrit mon mémoire sur l’inspiration des arts plastiques dans la danse contemporaine car je suis passionnée par la danse et le rapport au corps : le lien entre les deux me fascine.
Le passage à Arts² m’a amené beaucoup d’expériences mais n’était pas suffisant. C’est seulement après mon passage à l’ULB que j’ai senti que mon vrai travail artistique se développait.
Est-ce que des personnes ont joué un rôle important dans ton développement artistique ?
BG : Mes parents, bien sûr. Ma rencontre avec Adèle Santocono a également fortement marqué mon parcours, en m’encourageant à faire des expos.
Toutes les personnes qui m’ont proposé des expos ont eu une forme d’influence sur le cheminement de mon travail. Par exemple, avant qu’Adèle ne m’y invite, je ne travaillais pas sur la thématique du Travail. Je travaillais alors sur les Gestes du quotidien. En 2018, Adèle m’a invitée à faire une expo au Musée Ianchelevici à La Louvière en faisant le rapprochement entre mon travail sur les gestes du quotidien, l’univers des ouvriers et mon histoire personnelle. Grâce à Adèle, j’ai commencé à parler de ma famille, d’ouvriers ou encore de l’épouse de l’un d’entre eux. Tout cela sonnait juste en moi.
« Edelweiss », dessin (mine de plomb sur papier et assemblages) à partir d’un document d’une ouvrière de chez Boch (archives du fonds CARHOP), 51, 50 x 67,5 cm, 2021 Coproduit par L'ISELP et la FW-B © ZVDH
BG : Autre exemple en 2022, Lucile Bertrand m’a proposé de faire une expo à la Maison des Arts de Schaerbeek en mettant en lien l’écriture et l’image, alors qu’à cette période, l’écriture était très peu présente de manière visible dans mon travail en dépit du fait que j'ai toujours adoré écrire. J’ai ainsi fait une installation sur mon grand-père Rino.
C’est un peu comme si, à partir d’une demande, des personnes voyaient des choses dans mon travail, qui ne sont pas encore là ou qui sont latentes, et qui m’invitent à explorer de nouveaux territoires que je n’aurais pas eu l’occasion d’explorer en d'autres temps.
Les mots ont progressivement pris une place importante dans ton travail …
BG : Au tout début, j’utilisais les mots pour travailler le geste. Par exemple dans la vidéo avec Frauke sur le pliage : pour créer les mouvements, je travaillais avec des mots ; nous nommions des pas pour chorégraphier. Quand j’étais à l’Académie, je travaillais sur les mots. Quand je suis sortie de l’école, j’utilisais plutôt les mots comme méthode de travail, en écrivant beaucoup. Mais ce n’était pas aussi visible que maintenant ; hormis peut-être le travail sur les lettres gravées dans le verre mais c’était encore timide. Cette voie s’est vraiment ouverte par cette invitation de Lucile Bertrand à la Maison des Arts en 2022.
J’ai toujours aimé écrire, mais ce n'était pas forcément visible dans mon travail. D’autant plus que je suis très timide par rapport à mon écriture donc je n’ose pas trop la mettre en avant. Pour l’installation que j’ai faite avec mon grand-père Rino, ce sont ses mots à lui que j’ai utilisés, issus de ses carnets dans lesquels il apprenait le français et le métier de mineur. Quand je les ai lus, ça m’a rendu triste, d’autant plus que j’étais très proche de lui. Je me suis dit : “Mes parents m’ont appris que les mots nous servent à être libres, à nous exprimer, à explorer notre créativité alors que pour mon grand-père, c’était asservissant, il n’avait aucune place pour lui". J’en ai pleuré, je trouvais ça vraiment trop triste et je me suis dit que j’aimerais lui offrir d’autres mots. C’est de là que c’est parti : en déplaçant des mots, comment retrouver de la poésie et se libérer de quelque chose. Dans l’exposition, il y a des gaufrages, c’est mon écriture, je voulais qu’elle soit très discrète. Je travaille beaucoup sur la disparition ...
Cahier de travail numérisé de mon nonno (‘grand-père’ en italien), Rino Ruggin (1923, IT-1996, BE), mineur au puits n°14 à Goutroux, impression sur papier (échelle 1/1), 29, 5 x 42,8 cm, 2022 © Candice Athénaïs
Benoit, de ton côté, quels éléments ont pu influencer ton travail artistique ?
BB : Barbara évoque le cas des personnes qui sont venues la chercher pour quelque chose qu’elle n’imaginait pas être en elle ou dans son travail. De mon côté, c’est plutôt le lieu qui va influencer mon cheminement de création. La majorité des expositions que j’ai faites sont des prix ; assez rapidement, les artistes se retrouvent dans des lieux à investir. Par exemple, pour le MBA, le projet a été amorcé il y a deux ans, ce qui nous a donné autant de temps pour réfléchir aux pièces. Précédemment, j’ai plutôt été amené à devoir exploiter in situ dans l'urgence.
Par exemple, au prix de la FWB en sculpture, les organisateurs proposaient deux options : Intérieur et Extérieur du lieu. En 2023, j’ai choisi Extérieur. Le curateur de l’exposition avait annoncé à l’ensemble des artistes “Premier arrivé, premier servi”, dans un parc immense, au Sart-Tilman au sein de l’Université des Sciences de Liège. Il s’y trouve une butte qui sert de point névralgique pour les étudiants. Une artiste, arrivée en premier, avait mis une option sur trois zones du parc. Moi, je suis arrivé deuxième. Un drôle de système !
J’ai choisi cette butte, sur laquelle se posaient tous les étudiants pour pique-niquer. Comme le curateur avait signalé “premier arrivé, premier servi”, j’ai joué sur cette phrase, car la notion de territoire et de limite est quelque chose que j’exploite dans mon travail. Je me suis dit que j’allais clôturer l’espace, comme si on clôturait un jardin domestique, avec une petite barrière en bois pour qu’on puisse y rentrer. Et sur cette petite barrière en bois, il était marqué : Faites comme chez vous. Une invitation à faire comme chez soi dans un endroit que j’avais clôturé et que les étudiants n’avaient jamais connu clôturé ; ça questionne le rapport à l’espace public mais aussi sur la façon dont une œuvre arrive dans un espace public. On se pose souvent la question après coup : pourquoi cette œuvre est dans l’espace public, qui a décidé de ça et à qui est-elle destinée ? J’avais remarqué que dans ce parc, il y avait plein de portes qui ne servaient à rien, parce qu’on pouvait les contourner. Je me suis dit que, tant qu’à mettre une porte, je vais mettre une clôture aussi. Ce qui a marché, parce que, pour le coup, les étudiants rentraient pour se réapproprier l'espace, de façon plus installée en ramenant chaises et boissons.
Faites comme chez vous, 2020 - Sculpture in-situ : clôture en métal, barrière en bois, plaque en laiton gravé
BB : J’ai adopté pour l’exposition à venir ce même angle d’approche, en remarquant que le Musée des Beaux-Arts de Charleroi dispose une implantation assez spéciale du fait d’être entouré par le commissariat de police. On remarque au travers des fenêtres du Musée un grand mur surplombé de fils barbelés, qui sont bien visibles. Normalement, le regard n’est jamais porté au-delà des fenêtres, il s’arrête aux cimaises ou aux œuvres à l’intérieur du Musée. Dans l’une des pièces créées pour l’exposition, j’invite donc le visiteur à lever les yeux dans une certaine direction pour remarquer qu’un des carreaux de la grande fenêtre a été nettoyé. Je l’ai nettoyé de l’extérieur. Ca semble très banal, mais cette banalité est de façade : le Musée a dû demander une autorisation officielle au commissariat de Police pour que je puisse passer de l’autre côté pour pouvoir laver la vitre. C’est une manière de montrer au public là où il se trouve : il n’est pas que dans un musée. L'œuvre s’intitule Pour les voisins. Vous pourrez la découvrir dès le vernissage.
Barbara, peux-tu nous présenter une œuvre créée en lien avec le Musée ?
BG : En préparant l’exposition, j’avais envie de travailler autour de l’écriture. J’ai demandé à Eve, la directrice du MBA, de me fournir l’inventaire du Musée qui reprend des milliers de pièces. Je disposais donc d’un tableau reprenant le numéro, le nom de l’auteur, le titre, l’année, la technique pour chaque pièce de la collection. Dans cet inventaire, se trouvait également une description objective de la pièce et de son état de détérioration. De cette matière, j’en ai tiré toutes ces descriptions objectives qui pour moi parlent de choses qui ont un lien avec mon travail. Je les ai agencées pour créer des poésies, j’ai travaillé sur des petits livres en papier calque, qui sont reliés et qui semblent scellés par une couverture qui les entoure. Ce qui fait qu’on voit à travers le livre, comme l’histoire et ses couches successives qui se superposent. S’y joue une certaine “histoire de Charleroi” par les descriptions de peintures d’époques différentes : à chaque fois on retrouve le numéro de l'œuvre par rapport à sa date d’acquisition ; le dernier est consacré à un papier-buvard de mon nonno, qui était dans ses cahiers de mines, et qui a forgé son écriture pendant des années et des années. L’idée est de mettre en parallèle l’histoire avec un grand H et puis l’histoire avec petit h. Le buvard est un objet qui vient condenser plein d’écrits qui ont été faits sur un temps différent. Il y a cette idée de transparence, de trace, d’écriture. Dans le vocabulaire utilisé, il y a un champ lexical qui renvoie à Charleroi : le mot terril revient souvent, renvoyant à la mine et à ses travailleurs, ses travailleuses. Je vous en lis un extrait :
“Femme assise les mains tendues
Indéfinissable
Regard de lumière
Terril sous la neige
Torse de mineur émergeant du sol
Tête penchée sur l’épaule
Trois jeunes filles à genoux.”
Vue d’atelier, buvard ayant appartenu à mon nonno (‘grand-père’ en italien), Rino Ruggin (1923, IT-1996, BE), mineur au puits n°14 à Goutroux, 2024 © ZVDH
Sur quelles thématiques travailles-tu particulièrement ?
BG : J’aime travailler sur la superposition, l’usure, les choses qui ressurgissent, auxquelles nous n’avons pas totalement accès : que va-t-on en faire comme lecture ? Comme les mémoires, comme les archives pour lesquelles il y a des manquements et qu’il faut compléter, parfois avec justesse, parfois pas ; avec ce que nous sommes, aussi. L’un de mes souvenirs touchants est celui de ma mère qui a toujours détesté les choses abîmées. C’est quelque chose qui la rend extrêmement triste. Ma sœur et moi avons été éduquées avec l’idée qu’il ne fallait rien abîmer, notamment les livres, etc. Elle m’a confié un jour que c’était lié à son père, tellement abîmé avec la mine alors que c’était un homme fort, qui était beau, sportif. Pour elle, une chose abîmée la renvoyait à son père qui sur la fin de sa vie n’avait plus qu’un demi-poumon qui fonctionnait. Ce rapport à l’usure évoque aussi l’usure du corps. Dans l’une des vidéos de l’expo, chaque portrait débute par une plaque érodée par le temps, on y voit comme un paysage qui apparaît. Pour moi, c’est une métaphore du corps mais aussi de notre esprit, car la vie nous abîme. L’un des thèmes est d’explorer la façon dont le travail va faire évoluer le corps, l’abîmer, s’y inscrire ; et puis il y a la manière dont la vie nous abîme aussi physiquement et mentalement. Il y a aussi le rapport à la mémoire, l’effacement, à l’érosion …
« Edelweiss », vidéo HD, durée 4’45’’, 2021 (Cadreuse : Charlotte Marchal) Avec Marie-Thérèse Mancini, décoratrice à la main sur biscuit chez Boch entre 1971 et 2011 Coproduit par L'ISELP et la FW-B © Barbara Geraci
Et toi, Benoit, quelles thématiques te traversent-elles ?
BB : Je ne me suis jamais posé la question. Cela vient naturellement. J’ai l’impression que je ne peux parler que de ce que je suis. Je n’ai jamais pensé à aller chercher une thématique à exploiter. C’est quelque chose qui s’impose à nous. Pour moi, rien n’est banal, tout est sujet à trouver du potentiel plastique, poétique voire même politique, notamment dans le quotidien.
BG : Ca m’évoque une citation du poète-philosophe Jacques Sojcher :
“La poésie est peut-être une attention extrême à ce qui est, le souci du réel”
Dans quelle mesure peut-on faire de la “persistance de l’ordinaire” une matière vivante ?
BB : Il y a une présence du passé et de la mémoire dans nos travaux respectifs. Ce que je trouve intéressant dans nos deux pratiques, c’est qu’on va vers autre chose avec la mémoire : il n’y a pas de côté passéiste ou nostalgique dans notre travail. C’est plutôt matière à réflexion pour imaginer le futur. Je pense notamment à l’une de mes pièces, Plan 32B, que j’ai réalisée avec le lithographe Bruno Robbe : il s’agit du plan d’une maison sociale. A première vue, on ignore de quel type de bâtiment il s'agit. C’est seulement à la lecture du colophon, dans les notes indicatives de l'œuvre, qu’il est fait référence au plan d’une maison de cité, typique de ce qu’on peut trouver en Wallonie. Ce plan-là est proposé à un maître d’ouvrage qui n’a pas encore de nom : “à compléter”. Ce projet est né de ma collaboration avec l’architecte Lucas Brusco, pensé comme un projet de rénovation. Je trouve que dans cette exposition, la mémoire est fort présente, mais n’est pas là comme un documentaire, elle est là comme une matière vivante et un potentiel d’avenir.
BG : Je me dis souvent que je parle du travail, mais ça me renvoie aussi aux nouvelles technologies, à ce travail de répétition, d’asservissement, de déshumanisation, … ça parle de plein de choses d’aujourd’hui. J’ai envie que ça puisse parler aux gens par rapport à leur quotidien, leurs réflexions, que ça puisse avoir de l’écho. Mais c’est vrai que je le vois aussi comme une matière vivante. Ce n’est pas une expo nostalgique ou documentaire. Elle amène à pouvoir réfléchir, ou nourrir une réflexion sur l’actualité ou des questionnements plus intimes.
32B 2020, Photo-lithographie Imprimé sur papier pure coton Zuber Rieder 120 gr au format 70x100 cm
L’autre partie du titre de l’exposition est “Incursions”. A quoi ce mot, au pluriel, fait-il référence ?
BG : Nous sommes partis de l’idée de faire des incursions de l’ordinaire du quotidien dans le Musée. Il y avait aussi l’idée que Benoit fasse une incursion à l’étage du Musée.
BB : Il y a une multiplicité d’incursions dans cet espace : les incursions poétiques, Barbara qui va fouiller les mots dans l’inventaire ; de mon côté je fais une incursion dans l’exposition permanente ; je vais dire bonjour aux voisins pour nettoyer un carreau. C’est la technique du pied dans la porte. Et j’invite les spectateurs à venir mettre le pied dans la porte avec nous dès le 22 mars !
BG : L’envie est qu’en sortant de l’expo la poésie continue à faire des incursions dans l’esprit des visiteurs pour qu’ils posent un regard différent sur des éléments du quotidien auxquels ils ne portaient pas forcément un regard attentif ; peut-être qu’il y aura une attention du regard qui va changer sur certaines choses.
Quel rôle a joué la scénographe de l’exposition, Adèle, que vous avez évoquée à plusieurs reprises dans nos échanges ?
BG : L’idée de nous rassembler et de créer une expo en duo, Benoit et moi, vient d’Adèle. Je ne connaissais pas Benoit ; et lui non plus ne me connaissait pas. Elle est venue voir l’une de mes expos en 2022 à la Maison des Arts et m’a directement dit: “j’ai envie de faire une expo avec Benoit et toi !”. L’idée lui est venue comme ça. Et à partir du moment où elle l’a dit, ça a cheminé puis ça s’est concrétisé, ce n’était pas juste une idée en l’air. Le lieu n’était pas clair mais elle a commencé à rédiger un dossier. Quand nous avons appris que c’était au MBA, le lieu n’était même pas encore ouvert. D’ailleurs, Adèle avait juste les plans du bâtiment. C’est drôle, car l’affiche nous représente avec les plans du musée, et l’idée d’expo a démarré sur base des plans du musée ! Adèle est la curatrice de l’exposition , elle a aidé à tisser des liens entre Benoit et moi. Il y a une forme de narration dans sa scéno qui est intéressante. Elle a écrit le guide du visiteur comme un cheminement dans l’exposition avec une écriture qui est très gaie à lire.
Incursions © Andy Simon Studio
BB : Adèle nous a permis d’ajouter ou changer des pièces. D’ailleurs, ça commence par une petite note dans le guide du visiteur qui signale que c’est sujet à modification, que les gestes des artistes vont déplacer des pièces à l’accrocher, ou que des pièces vont disparaître pendant le montage.
BG : Visiteurs, ne soyez pas perturbés, c’est très bien aussi si vous êtes déséquilibrés dans votre regard. Elle prévient qu’un accrochage, c’est vivant : entre l’impression du guide du visiteur et l’accrochage, il peut y avoir des changements.
BB : J’ai même des pièces que les gens ne sont pas forcément obligés de voir. Ils vont peut-être les louper. S’ils passent à côté, ce n’est pas grave.
BG : Pour revenir à Adèle, elle nous a amené à faire des liens, les croisements entre nous, car elle connaît très bien nos pratiques à tous les deux. Elle a imaginé la scénographie pour y articuler nos pièces.
BB : Ça fait des années qu’Adèle suit mon travail, qu’elle connaît très bien. Je pense qu’elle a vu juste en nous rassemblant. Plus nous avons avancé dans le montage de l’expo, plus nous avons vu de liens entre nos travaux : des liens plastiques, du sens, du pliage de certaines pièces ; Par exemple, à l’entrée du Musée, se trouve l’installation monumentale avec les paillassons, Bienvenue à tous, qui a un rapport avec le plan de Barbara qui est accroché sur le mur dans le même espace. Ce sont des liens qui se sont créés parfois dans l’accrochage, un accrochage qui est exclusif au Musée. J’ai changé pendant le montage, ce qui le rend encore plus juste dans l’environnement.
Bienvenue à tous, paillassons, techniques mixtes, 200 x 300 cm, 2021 Vue de l’exposition Le Bureau-Quentin Desmedt, ancien Consulat d’Italie, Charleroi
Plus tôt, vous avez évoqué Eve Delplanque, directrice du MBA, un mot sur elle ?
BB : Merci pour la confiance, de cette invitation à venir exposer au MBA, car ça nous touche particulièrement, et on a envie d’y montrer notre travail.
BG : Merci pour la confiance de m’avoir ouvert l’inventaire du Musée, de me confier les documents sans entraves, de permettre un accueil pour que les choses soient possibles. Aussi bien l’accueil dans l’espace, que l’accueil symbolique.
Avec quoi espérez-vous que les visiteurs sortent de l’exposition ?
BG : Chacun en ressortira sans doute avec un sentiment différent car chacun lit l’exposition avec son histoire, son bagage. Nous souhaitons que chaque visiteur trouve une porte d’entrée quelque part dans l’exposition. Nous serons là tous les premiers dimanches du mois pour faire des visites guidées, ce qui nous permettra de rencontrer les gens, de pouvoir leur donner certaines clés pour entrer autrement dans notre travail.
BB : Si les visiteurs pouvaient être touchés par une pièce, qui peut les suivre après l’exposition, ce serait gagné. C’est ce à quoi nous avons la prétention en tant qu’artiste : rester dans les mémoires après l’exposition, que ça persiste pendant quelques temps.
Quelle est la suite pour vous après les trois mois d’exposition ?
BG : J’ai une exposition prévue en novembre 2025 dans la galerie Losange à Ixelles. C’est tout à fait autre chose, c’est dans une maison, nous serons quatre filles rassemblées par la curatrice Clémentine Davin autour du travail du geste, que nous avons en commun. Là aussi, c’est une demande particulière, car elle nous a demandé à toutes d’activer des objets. Leïla Pile, Sixtine Jacquard et Anaïs Chabeur, avec qui j’expose, font des performances ou activent des objets. J’avais justement envie de renouer avec le spectacle vivant. Cette demande guide encore mon cheminement pour se diriger vers quelque chose qui va se passer dans le moment, au travers de l’activation d’objet. C’est un très chouette groupe d’artistes qui va pouvoir s’exprimer dans cette maison, un autre type d’espace pour un nouveau prochain projet.
BB : Pour ma part, la suite sera de prendre un peu de vacances … et puis je pars pour une résidence dans les espaces RAVI à Liège, d’octobre à décembre 2025. J’y aurai mon atelier ainsi qu’un appartement pour trois mois. Trois mois à Liège… c’est l’équivalent d’un an dans la vie normale ! Je vous accorde un scoop : ces derniers mois, je me suis remis à la peinture ! Je me sens encore trop timide pour pouvoir présenter ces travaux au MBA, je voudrais donc profiter de ce temps de résidence à Liège pour exploiter cette possibilité que je me donne d’aller vers la peinture.
Pour terminer notre rencontre, pouvez-vous nous donner vos bons plans pour sortir à Charleroi ?
BG : Habitant à Bruxelles, je suis un peu détachée de la vie culturelle de Charleroi, mais j’ai toujours aimé l’Eden, le Théâtre de l’Ancre, le BPS22, que je recommande, ainsi que tous les lieux d’expo !
BB : Le soir du vernissage, il se peut qu’on aille au Rockerill, un lieu incontournable ! Je recommande également Livre ou Verre dans le Passage de la Bourse. Et puis, nous donnons rdv à vos lecteurs ce vendredi 21 mars pour le vernissage, ou durant les trois mois d’expo jusqu’au 29 juin 2025 !
Benoit, Barbara, grand merci pour le temps que vous nous avez consacré ! A bientôt !
-----------------------------------------
Infos pratiques :
Incursions. Ou la persistance de l’ordinaire
Benoit Bastin - Barbara Geraci
Musée des Beaux-Arts de la Ville de Charleroi
Du 22 mars au 29 juin 2025
Vernissage le vendredi 21 mars à 19h
Exposition accessible :
Du 22 mars au 29 juin 2025
Du mardi au vendredi de 9h à 17h
Samedi, dimanche et jours fériés de 10h à 18h
www.charleroi-museum.be
-----------------------------------------
Pour aller plus loin :